Enquête-métier : Christophe Barbier, le torero de l’info

Christophe_Barbier

Portant fièrement sa célèbre écharpe rouge, le directeur de la rédaction de l’Express joue avec l’actualité et les opinions, comme dans une corrida.

Jeudi de l’Ascension, jour férié. Christophe Barbier, encore maquillé de sa prestation matinale sur i-télé, lance « Je vous ai pas fait attendre ? » « Non, je suis plutôt surpris par le timing » « Avec un hebdo, férié ou pas, on doit venir travailler ». Imparable. Portrait du directeur de la rédaction de L’Express, personnage récurrent du petit écran, qui semble s’épanouir dans l’exercice singulier de l’éditorial.

« Clairvoyance, courage et curiosité »

Tel est, selon Christophe Barbier, le triptyque d’un bon éditorialiste. Son crédo : interpeller pour pousser à la réflexion « Parfois je croise des gens qui me disent “c’est n’importe quoi je suis pas d’accord avec vous » je leur réponds “C’est grâce à moi que vous savez que vous êtes contre. J’ai rempli mon devoir. Qui a raison ? Vous ? Moi ? Peu importe » rappelant que « Le lecteur a sa vie, il n’a pas le temps de penser aux choses. Alors quand il lit un édito, son opinion va se cristalliser. C’est en tout cas le but ». Doit-on le considérer comme un éditorialiste engagé ou analyste ? À cela, il livre une métaphore chiffrée « Je dois vérifier… Mais j’aimerais que mes édito, oraux ou écris, soient un cocktail à 75% engagé, 25 analyste. L’analyse, c’est la lance, et sans fer au bout, ce n’est qu’un bâton. C’est déjà pas mal, mais pour que ça aille loin, il faut les deux ». Il avoue ne pas hésiter à « brusquer telle ou telle partie de la population, même de manière très négative » car « cela permet aux gens d’exprimer leur opinion ». Quant au courage pour le faire « On ne risque pas sa vie en démocratie, donc il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt ». La troisième qualité, la curiosité, permet, elle « d’avoir un spectre extrêmement large. Il faut être capable de faire un édito sur un match de foot, sur la météo ou sur l’élection de Miss France, car rien n’est neutre dans notre monde ».

Web, tv, print : l’éditorialiste tout terrain

Sur le web, on peut considérer Christophe Barbier comme un précurseur. Dès 2003, il diffuse sur la Toile des « éditos vidéo » de 3 à 5 minutes, via les locaux de l’Express, dans lesquels il soigne sa mise en scène en apparaissant toujours vêtu de son écharpe rouge. En parallèle de ce qu’il qualifie « d’édito de réaction car l’info est toute chaude » il exerce quotidiennement en télévision dans un registre légèrement différent « sur i-Télé, je suis davantage dans l’interpellation, avec des relances du présentateur, et un invité politique ». Deux approches distinctes, mais assez similaires en comparaison au troisième type d’édito : « Les éditos hebdomadaires papier de l’Express, où là il n’y a pas d’oralité. C’est une analyse à froid qui doit contenir une part de démonstration et de conviction ». D’un coté, sur Internet et à la télévision, il s’agit pour lui de saisir, voire de séduire. De l’autre, pour le papier, l’objectif est de convaincre « C’est très différent… Et c’est finalement plus difficile de trouver une idée en hebdo sur papier, que deux idées par jour pour la télé ou pour le web ! ».

L’amoureux de théâtre dans l’arène médiatique

La mèche plaquée, le dos maintenu, l’écharpe soigneusement posée, Barbier a l’allure d’un banquier. Sympathique mais pragmatique. Le genre qui vous octroie le crédit, malgré tout le mal qu’il pense de votre projet, en s’assurant un taux à 30%. De sa manière de se mouvoir, de s’exprimer, émane une affection évidente pour la scène. Sa poignée de main est franche, son débit de parole, élevé, mais le tout reste amical et intelligible. Lui, qui jure que son attrait pour le théâtre restera « une passion, ou une occupation à la retraite. Mais certainement pas une reconversion » est parvenu, en une dizaine d’années, à s’imposer dans le paysage médiatique français. En bien ou en mal, le style Barbier accroche. À l’aise face caméra, l’éditorialiste a parfaitement assimilé l’évolution des médias et la manière d’en tirer partie, en précisant toutefois qu’il ne faut pas « s’inventer des convictions en étant une fois contre ceci, une fois contre cela, sinon cela devient très vite artificiel, cela devient un jeu. Et l’édito, ce n’est pas un jeu ». Le théâtre est son loisir, le journalisme, son métier. Et comme tout un chacun, il peut arriver que l’un déteigne sur l’autre.

Barbier garde la banane

En vidéo comme en presse écrite, celui qui se revendique « républicain avant démocrate, et non l’inverse » ajoutant que c’est « sans doute le seul point commun que j’ai avec Mélenchon » utilise volontiers la provocation pour appâter un auditoire. Une méthode qu’il assume, notamment pour L’Express, en rappelant que « Nous mettons en Une, ce qui fait débat, ce que l’on dit sur la place publique, ensuite à l’intérieur, on examine, on traite, on détricote point par point. ». En 2013, quand il reçoit pour plusieurs Unes tapageuses un « Ya Bon Award » (récompense en forme de banane dorée décernée par l’association « Les Indivisibles » aux auteurs de citations jugées racistes) loin d’être vexé ou intimidé, il se rend à la cérémonie. Devenant ainsi le premier, et jusqu’à présent l’unique, vainqueur à venir chercher son trophée. Dans un brouhaha mêlant chahut et stupéfaction, il répond rapidement aux questions de l’animateur avant de disparaître, son prix à la main « Ce n’était pas tellement le lieu ni le moment pour débattre, mais bon, j’y suis allé pour dire que j’assumais mes propos. » explique t-il. « Vous avez gardé le trophée ? » « Oui il doit être quelque part dans un carton » lâche t-il l’air taquin… Au propre comme au figuré, Christophe Barbier garde « La banane » en toutes circonstances.

Tarik Boukhatem